Résultats de 60 années
d’élevage et de sélection

Discours tenu à Dornstadt (DE)
le 26 Octobre 1979
à la Réunion des Apiculteurs Professionnels de langue allemande.
Publié en français dans
la Revue Française d’Apiculture,
1979 p562-563 et
1980 p26, 146-147, 307-308 & 359-360
[ Original auf deutsch ]
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Frère Adam Kehrle, O.S.B.,
Abbaye St. Mary, Buckfast,
Sud Devon, Angleterre

 
Adaptation française
Raymond Zimmer
Horbourg-Wihr, France

Lorsque l’apiculteur signale les influences de l’environnement, il pense inévitablement aux contraintes qu’exerce ce milieu sur les heurs et malheurs de ses abeilles.

Par contre, il oublie totalement que l’environnement dans lequel il se trouve a aussi une influence sur lui-même et sur ses actions.  Que nous en soyons conscients ou non, notre environnement nous met sans cesse devant de nouvelles exigences auxquelles il faut trouver des réponses; de ce fait, elles nous conduisent vers des chemins que l’on n’aurait jamais empruntés autrement.

Ce n’est que bien plus tard que l’on prend conscience de cette réalité.  Notamment lorsque l’on s’attache à faire une rétrospective, comme je le fais aujourd’hui.  Les relations et l’interpénétration des différents événements prennent alors une grande netteté.

On observe alors combien une impulsion a déclenché une réaction qui, à son tour, en déclenche une autre, suivie d’une nouvelle réaction et ainsi de suite.

Des catastrophes ou des revers de fortune soulèvent souvent des problèmes que l’on doit résoudre sans détour.  Ainsi, on est soumis à des réalités auxquelles on n’avait jamais été confronté, faute d’une nécessité urgente.

Une de ces catastrophes m’a littéralement contraint, il y a 60 ans, alors que j’étais jeune apiculteur, de m’occuper de façon intensive des grands problèmes apicoles, car l’Angleterre était dévastée par l’acariose.  Celle-ci commença ses ravages en 1914 dans notre comté du Devon.

C’est dans l’île de Wight que cette épidémie s’était manifestée la première fois.  Six ans auparavant, elle avait déjà sévi dans de nombreuses régions d’Angleterre.

En automne 1915, le spécialiste apicole du Devon nous déclara que nous n’aurions plus une colonie vivante au printemps 1916.  D’un peu plus, ses prédictions faillirent être correctes.  Sur 46 ruches mises en hivernage, il nous en resta 16 qui, toutes, avaient un mélange de sang de carnica (carniolien) ou de ligustica (italien).

Certes, elles avaient également souffert, mais elles devinrent à nouveau productives.  A la mi-mai, un printemps propice nous permit de former un grand nombre de nuclei, au point d’atteindre au cours de l’été le même nombre de colonies que l’année précédente.  Elles furent toutes pourvues de reines italiennes importées et leur développement fut magnifique.  Avec les colonies restantes, elles nous fournirent une bonne récolte de miel.  Ce fut heureuse circonstance que la miellée de trèfle blanc n’eut lieu, cette année-là, qu’à la mi-juillet.

Le fait que, dans l’hécatombe générale, certaines colonies de notre rucher ne furent pas la proie de l’acariose, m’obligea, en tant que jeune apiculteur, à réfléchir sur l’importance capitale de l’hérédité des différentes races d’abeilles.  Je me retrouvais en plein dans la trame des questions et des problèmes qui assaillent un éleveur.  Non seulement l’acariose fut vaincue, mais aussi, du même coup, les maladies du couvain, gênantes et inhérentes à la race anglaise autochtone; cela grâce à l’apport de ce qui restait de nos propres colonies et d’une nouvelle race sous forme de reines italiennes.  Ainsi, la vieille tradition attachée à l’abeille indigène fut balayée.  Toutes les ruches en paille disparurent ainsi que l’apiculture primitive, voire les abeilles exploitées par les paysans.  Les jardins de nombreux villages ou des villes se vidèrent des abeilles, qui ne s’y retrouvèrent plus jamais aussi nombreuses qu’avant.  L’apiculteur qui ne pouvait s’adapter à cette nouvelle situation était éliminé.  La vieille race d’abeilles anglaises est une branche de la race d’Europe de l’Ouest; c’est une Apis mellifica, donc une proche parente de l’abeille française.  Elle s’est parfaitement adaptée aux conditions particulières de son milieu dont elle avait pris possession, venant du continent, après l’ère glaciaire, lorsque la Manche n’avait pas encore été submergée.  Elle possédait de précieuses qualités, mais également des défauts extrêmes.

Des apiculteurs anglais ayant pignon sur rue étaient néanmoins à peu près convaincus que, malgré ses qualités négatives, il n’y avait pas de meilleure abeille possible adaptée à leur milieu.  Ces gens se trompaient lourdement.  L’acariose a non seulement anéanti leurs abeilles, mais elle a aussi balayé impitoyablement les fausses interprétations.  Le changement de l’environnement avait été fatal à cette abeille n’ayant pas de réponse à ce changement.

Comme je l’ai déjà signalé, seules les colonies qui avaient en elles du sang de Carnica (carnioliennes) ou de Ligustica (italiennes) survécurent à l’épidémie dans notre rucher.  Ces colonies avaient des reines importées ou des descendantes des reines importées, croisées avec des mâles indigènes.

Malgré l’élimination de 90 % des colonies par l’épidémie, selon les chiffres officiels (et malgré l’inconnue qui demeura jusqu’à la fin de 1919 sur les causes de cette épidémie et les raisons de sa manifestation catastrophique), on se rendit quand même compte que les races importées et leur croisement s’avéraient, en partie, résistants contre cette maladie.  La reconstitution de l’apiculture anglaise à l’aide de l’abeille italienne s’est faite avec l’appui des autorités.  Le rucher du monastère de Buckfast a, lui aussi, énergiquement contribué à cette reconstitution.

Dans les années 1918 et 1919, des centaines de nuclei venant de nos colonies partirent vers toutes les régions de l’Angleterre.  Dès 1917, nous avons entrepris en conséquence, le renforcement de notre rucher, pour pouvoir sortir d’autres apiculteurs de leur détresse extrême.

Comme je l’ai déjà indiqué, toutes les ruches n’avaient pas succombé à l’acariose dans les ruchers du monastère et cela grâce aux races étrangères qui y furent importées et introduites.  Cette réalité influença nos efforts en apiculture de manière décisive.  Les coups du sort que l’apiculture anglaise et nous-mêmes avions dû encaisser montraient nettement qu’en élevage et en sélection il est bon de ne pas se laisser enfermer dans des cercles trop restreints, mais de mettre, consciemment ou inconsciemment, à profit les avantages d’autres races.

En Angleterre, une nouvelle époque commença pour l’apiculture en choisissant l’abeille italienne.  Tout se mit à bouger: les ruches, les mesures des cadres, les méthodes de conduite, la façon de disposer les ruches.  On discutait vivement de l’utilisation d’un ou de deux corps pour le nid à couvain.  Il fallait trouver une solution.

Mais je dois me limiter au secteur de l’élevage.  Les autres sujets apicoles ne seront qu’effleurés dans la mesure où ils contribueront à donner des explications sur l’élevage.

Certaines connaissances et des progrès techniques eurent une telle influence sur notre activité d’éleveur que nous les mentionnerons le moment venu.

Notre climat et nos miellées ne sont pas aussi favorables qu’on ne le dit abusivement.  Nous serions littéralement dans un paradis apicole, disait un apiculteur wurtembourgeois bien connu...  Pour cette raison, pensait-il, il serait impossible d’obtenir des résultats semblables en les appliquant sans précautions, aux conditions de l’Allemagne du Sud.

Ces gens se trompaient lourdement, au vu des résultats acquis à Buckfast et en Allemagne, et comparés à nouveau.  Par un enchaînement de circonstances locales, géographiques et climatiques, nous sommes, au point de vue apicole dans le sud-ouest du Devon, dans une situation extrêmement défavorable.  Le climat y est très instable, changeant.  Les périodes de mauvais temps sont courantes, attestées par les importantes précipitations dont la moyenne s’élève à 1.650 mm par an, tandis qu’au sud de l’Angleterre elles ne sont, par an, que de 585 mm.  Dans une vallée à 9 km au sud-ouest de Buckfast, les précipitations annuelles atteignent 2.600 mm.  L’effet ne serait pas aussi défavorable si ces précipitations importantes se faisaient en peu de temps.  Hélas, ce n’est pas le cas.  Au contraire, pendant des semaines, le soleil peut rester caché et les abeilles ne peuvent voler.

Chez nous, des années sans une seule bonne journée de miellée ne sont pas exceptionnelles.  Souvent, il faut nourrir durant la moitié de la saison apicole.  Mais le problème peut être inverse.  Certaines années, nous avons dès la mi-juillet des prés aussi secs et arides que le Sahara.  En 1975, il en fut ainsi.  Généralement, les hivers ne sont pas aussi froids chez nous que sur le continent.  Ils sont, par contre, extrêmement humides et pluvieux.  Il est bien connu qu’une forte hygrométrie est le pire ennemi des abeilles.  Des maladies de toutes sortes, particulièrement l’acariose et la nosémose, y trouvent des conditions favorables; et croyez-moi, nous parlons d’expérience.

Nous avons deux périodes de miellée : le trèfle blanc qui fleurit de la mi-juin jusqu’à la fin de juillet.  Puis, de la mi-août au 5 septembre, c’est alors la bruyère sur laquelle nous transhumons.  Une miellée précoce n’existe pas chez nous.  La miellée d’été peut être réduite à quelques jours à cause du mauvais temps.  Seule une apiculture intensive, avec une abeille appropriée, peut conduire au succès dans ces conditions.

Des colonies au maximum de leur force, saines et productives, capables d’utiliser à plein une miellée de quelques jours seulement, sont la condition préalable et indispensable pour atteindre un résultat valable.

D’autre part, ce climat extrêmement hostile à l’abeille est favorable à une sévère sélection dans le domaine de l’élevage.  Les maladies surgissent sans exception, ce qui n’est pas toujours le cas dans un climat favorable.

Seules les ruches ayant une bonne hérédité donnent de bons résultats.

Les conditions climatiques et de miellée sont, dans toutes les parties de l’Allemagne, au moins aussi bonnes que chez nous; dans beaucoup de régions, elles sont même incomparablement meilleures.  [N.T.  — La presse apicole allemande a souvent cherché à expliquer les résultats spectaculaires du Frère ADAM par des conditions de miellées exceptionnelles, d’où la référence à l’Allemagne.]

Conditions Techniques d’Exploitation Préalables

Des comparaisons sûres sont indispensables pour accéder à des résultats concrets.  En outre, il faut savoir comment une colonie les a obtenus.  Sans cela, un progrès positif ne peut être atteint en élevage.  L’apiculteur peut être trompé facilement, car un résultat acquis est dépendant d’un grand nombre de facteurs.  Pris un à un, ceux-ci sont difficilement saisissables, mais leur action commune détermine le succès.  Comment, par exemple, un apiculteur peut-il constater que le miel récolté dans une ruche provient effectivement de cette colonie s’il dispose ses ruches en rangs, l’une à côté de l’autre, voire l’une sur l’autre, comme cela est de coutume dans les pays d’expression germanique ?

Il est certain que l’être humain est enclin aux préjugés (la couleur, par exemple) et prêt à se tromper soi-même (le rendement, par exemple).  La plus petite erreur que l’on s’accorde peut être une barrière infranchissable sur le chemin du progrès.

Un grand nid à couvain qui permet, par la ponte sans restriction, de tester la capacité de rendement maximum, est bien plus important encore.  Une colonie qui ne peut se développer pleinement ne fournit pas les plus hauts rendements.  Cette vérité banale, qui devrait paraître à tout un chacun comme évidente, s’impose peu dans la pratique.

Une ruche ayant un nid à couvain trop petit maintient les colonies au même niveau.  Au lieu de présenter des rendements supérieurs à la moyenne, les colonies donnent un piètre résultat, simplement parce qu’elles ont été freinées dans leur développement.  Par-là même, tout rendement supérieur devient impossible.

Les défauts qui surviennent pendant l’élevage des reines sont très fréquents, mais ils n’apparaissent jamais avec un petit nid à couvain.  Dans un petit nid, l’escamotage des qualités d’une bonne reine est aussi évident que celui des défauts d’une mauvaise reine.  Comment un éleveur peut-il avoir un jugement sans faille dans ces conditions ?

La faible propension à l’essaimage, qui influence particulièrement le rendement d’une ruche, est moins nette dans une ruche de petite taille, que dans une grande.  La paresse à l’essaimage hautement développée n’est pas absolue, mais elle dépend d’un grand nombre de facteurs qui agissent soit à la manière d’un frein, soit d’un accélérateur.  Il est bien connu que le manque d’espace freine le développement normal d’une colonie et représente la cause principale de la tendance à l’essaimage.  Souvent on pourrait croire que l’abeille échoue, mais en réalité l’échec vient de l’apiculteur parce qu’il a négligé ou n’a pas su reconnaître les conditions préalables indispensables.  Je reconnais sans peine que j’ai dû payer mon apprentissage.  Mais je n’ai pas seulement cherché quels pouvaient être les défauts des abeilles; je me suis toujours plié aux conditions préliminaires, autant que l’apiculteur peut le faire.  Il m’était apparu comme évident que je ne devais pas être bloqué dans cette première étape de l’élevage si je voulais progresser.  Certes, je connais tous les arguments contre le grand nid à couvain et contre la disposition isolée des ruches, mais ceux qui les soutiennent se trompent tous.  (N’oublions pas que le Frère ADAM parle à un auditoire allemand pour lequel ces évidences étaient parfois très contestées).

A partir de 1921, nous avons utilisé deux corps de ruches British Standard [N.T. — corps que l’on appelle WBC en Belgique] pour les nids à couvain.  De 1924 à 1930, la moitié des colonies était logée en ruches Dadant avec un nid à couvain de 12 cadres, et l’autre moitié dans des ruches anglaises avec deux corps pour nids à couvain.  Nous voulions connaître ce qui donnerait le meilleur résultat.  La comparaison montra clairement qu’un grand nid à couvain donne une production supérieure à deux nids à couvain plus petits, ayant la même surface de rayon.  Des colonies avec un nid à couvain et des cadres moins grands sont plus facilement et plus rapidement visitées et avec moins de perte de temps que la colonie ayant deux nids à couvain.

L’éleveur voulant superviser d’un seul coup d’œil tout le nid à couvain donnera donc sa faveur au grand nid à couvain.  Le résultat de cet essai fut qu’à partir de 1930 nous n’avons plus travaillé qu’avec la ruche Dadant.  Pour cette raison, je classe la Langstroth sur le même plan que la ruche anglaise.

Le Développement Progressif de notre Elevage

Il y a 60 ans, nous ne savions que peu de choses sur les possibilités de l’apiculture.  Seule l’expérience pouvait nous montrer dans quel sens il fallait chercher la réussite.  C’est de l’expérience que nous avons dû tirer et fixer nos principes de base.  Nous nous sommes donnés les meilleures conditions préalables, dispositions sur le terrain et nid à couvain, pour pouvoir exploiter objectivement nos résultats.

L’interprétation correcte et la valorisation des résultats acquis furent déterminantes.  Je ne dois pas non plus oublier le facteur hasard, auquel je dois de précieuses directives.  Chance et compétences professionnelles, de bonnes conditions de travail et de l’endurance sont indispensables pour progresser en élevage.

Des échecs et des occasions manquées ne doivent pas décourager un éleveur.

Le 1er septembre 1919, on me confia le rucher du monastère.  Le principal problème des apiculteurs anglais était, bien entendu, l’acariose.  C’était l’obstacle à sauter, duquel dépendait la réussite de l’apiculture future.  Il est étonnant que personne d’autre n’ait songé qu’avec l’aide de l’élevage et de la sélection, on allait pouvoir trouver une solution à ce dilemme.

Pourtant, ce fut le chemin qui nous sortit de l’impasse, comme le montrent les résultats suivants.  Bien avant 1920, un croisement avait attiré particulièrement mon attention.  Il s’agissait d’un croisement survenu par hasard entre une reine Ligustica (italienne) et des mâles de la vieille race anglaise.  Les signes extérieurs et le comportement ne laissèrent aucun doute à ce sujet.  Ce croisement matérialisait largement les qualités dont nous avions besoin dans nos conditions.  De cette combinaison est née l’Abeille Buckfast, qui eut par la suite une diffusion mondiale.

Avec l’aide de la consanguinité, j’ai fixé, en 1920, les bonnes aptitudes de cette reine.  Parmi un grand nombre de reines consanguines, deux se montrèrent exceptionnelles dans leur rendement.  Elles présentaient également d’autres bonnes qualités qui nous étaient particulièrement précieuses.

L’été 1921 avait été extrêmement favorable aux abeilles.  Ce fut la meilleure année apicole qu’il m’a été donné de vivre.  Les bonnes colonies pouvaient vraiment montrer ce qu’il y avait en elles.  Dans les années suivantes, nous avons, bien entendu, réalisé des élevages à partir des ces deux colonies.  La moitié des reines avaient été fécondées par des mâles Ligustica (italiens), l’autre moitié par des mâles de notre propre élevage.  A cette époque nous n’avions pas encore de station de fécondation, ce qui nous obligeait à travailler avec des colonies de ruchers extérieurs qui avaient des mâles uniformes.  L’hérédité des abeilles nous était encore presque inconnue et nous avancions en tâtonnant et en nous fiant à notre chance.  Pourtant, la surprise ne se fit pas attendre.  Début juillet, nous échangeâmes toutes les reines d’un rucher extérieur par des jeunes reines fraîchement fécondées.  Par pur hasard, 36 colonies reçurent des reines de la mère A, et quatre colonies des filles de la mère B.  En même temps, nous avions prévu le contrôle de l’essaimage par remplacement de la reine.  Nous avions orpheliné les colonies et, après 9 jours, nous enlevions les cellules royales et nous introduisions les reines.  Mais qu’arriva-t-il ?  A la fin de l’année, un bon nombre des 36 colonies avec les reines de la mère A étaient mortes.  Elles présentaient toutes les symptômes classiques de l’acariose.  Parmi les survivantes, très peu auraient été capables de vivre jusqu’au printemps et il fallut leur changer la reine.

Par contre, les filles de la reine de sélection B se comportèrent très différemment.  Celles-ci, ainsi que toutes les autres sœurs, s’avérèrent, avec des conditions extérieures identiques, comme hautement résistantes à l’acariose; bien que les mères fussent des sœurs, il y avait eu dans leurs descendances des différences très marquées du point de vue de la sensibilité à la maladie.  Nous venions de tomber sur deux cas extrêmes  : l’un de grande sensibilité à l’acariose et l’autre d’une résistance hautement développée.  Dans le même temps, ce cas nous apporta la preuve que les mâles (dans le cas de l’acariose) n’ont pas, à la première génération, d’influence sur la sensibilité ou la résistance à la maladie.  N’oublions pas que nous avions utilisé pour la fécondation des mâles d’origines différentes.  Certes, dans la descendance suivante l’influence des mâles allait apparaître.  Cet état de fait fut également confirmé dans les années suivantes d’une façon indépendante de nos travaux.  Mais voilà l’exception: en 1973, je reçus du Beestock-Center à Bâton-Rouge (U.S.A.) un envoi de sperme de mâles pour une insémination artificielle de reines.  Les semences provenaient de mâles d’une souche d’élevage de Nouvelle-Zélande où elle donnait de grands rendements.  Quelques reines de notre race avaient donc été inséminées instrumentalement avec succès.

La descendance de ces reines avait une souche de coloris plus clairs.  Cela me fit immédiatement soupçonner une sensibilité à l’acariose.  Mes soupçons se confirmèrent.  Déjà, les F1 étaient sensibles à l’acariose, les mâles s’étant avérés, dans ce cas, comme dominants.  Un cas hautement intéressant.  Je suppose que le cheptel néo-zélandais est au plus haut degré sensible à l’acariose.

Dès qu’une sensibilité à une maladie est basée sur l’hérédité, la descendance des générations suivantes montre, lors d’un premier croisement, tous le spectre des niveaux de sensibilité.  Un petit nombre seulement sont des types extrêmes.  Mais lors de l’élevage de souche pure, des types extrêmes font rarement ou jamais leur apparition en compagnie des formes transitoires.

Pendant l’été 1924, je reçus par hasard 2 colonies d’élevage d’Amérique du Nord pour essai.  Les reines mères étaient issues d’une lignée typique de Ligustica de haute sélection, élaborée aux U.S.A. par une entreprise bien connue.  Cette haute sélection s’avéra au début très satisfaisante dans nos conditions locales.  Malheureusement, elles se montrèrent bientôt extrêmement sensibles à l’acariose.  En plein milieu de l’été, les colonies s’effondrèrent comme nous ne l’avions jamais vu auparavant.  Trente-deux années plus tard, en été 1958, je me décidai à procéder à une autre importation de reines de cette haute sélection.  Je voulais savoir si, après ce long laps de temps, cette sensibilité extrême à l’acariose, qui faisait jadis partie de cette souche, allait encore se montrer.

Sur le plan économique, cette souche était toujours aussi valable 32 ans après.  Le développement était normal.  L’hivernage se fit sur 4 cadres Dadant.  Chaque ruche couvrait, à la mi-juin, 9 rayons.  Tout paraissait normal.  J’avais l’intention d’utiliser les meilleures reines pour des essais de croisements.  Mais je n’y parvins jamais.  Le 22 juillet, la sensibilité à la maladie se montra aussi forte que trente ans auparavant.  Pour éliminer le moindre doute, j’envoyais des échantillons au laboratoire.  Les résultats correspondaient exactement à mon attente : toutes les abeilles étaient acariosées.  Pas de signe de nosémose ou d’amibiase.  Lorsque, dans les ruches de la haute sélection américaine, les abeilles se mirent à ramper en masse, signe indubitable d’acariose, il se trouvait dans ce rucher 48 autres colonies.  Celles-ci ne présentèrent pas la moindre trace d’infection d’acariose.  Elles en étaient même totalement exemptes.

Pourtant, 1959 avait été une bonne année à miel.  Nous avons récolté 172 livres en moyenne par ruche.  Malgré cela, nous enregistrâmes l’invasion d’acariose citée ci-dessus.  De bonnes conditions de miellée n’ont apparemment aucune influence freinante sur le déroulement de l’épidémie d’acariose.  Ici, un autre fait peut être retenu: dans nos conditions climatiques, aucune abeille sensible à l’acariose n’arrive à tenir, quel que soit la race ou le croisement dont elle est issue.

Les exemples cités prouvent unanimement que la sensibilité à cette maladie est héréditaire.  De ce fait, l’élevage par sélection est la seule voie pour s’en débarrasser.  A travers tout le monde animal et végétal, nous rencontrons des exemples de sensibilité à la maladie liés à l’hérédité.  Il y a, par ailleurs, une résistance héréditaire et, dans certains cas, une immunité naturelle.  Il est permis d’admettre qu’à ce propos l’abeille n’est pas une exception.  Avec ces exemples, j’ai pu prouver que l’on peut, du moins partiellement, combattre les maladies de l’abeille.  La lutte contre celles-ci est un des buts les plus importants de notre élevage.  Les réussites dans ce domaine exercèrent une influence déterminante sur la rentabilité de notre exploitation apicole.  Il m’a été possible, au fil des ans, grâce à l’élevage sélectif, de supprimer tout indice de sensibilité à l’acariose dans notre rucher.  La dernière sensibilité s’est montrée en 1947 dans une lignée d’élevage et n’est plus apparue depuis.

Comme nous l’apprend l’élevage d’animaux et de plantes, une qualité négative peut réapparaître même après de nombreuses générations.  C’est pour cette raison que nous sommes constamment sur nos gardes pour intervenir en ordonnant et en améliorant.

A la fin de ce chapitre, je voudrais souligner qu’il n’existe pas d’immunité dans le cas de l’acariose.

Fécondation Contrôlée

J’ai suivi les indications du Dr Ulrich KRAMER, créateur de l’élevage et de la sélection de la race suisse, lors de mes premières années d’éleveur.  Déjà, au début du siècle, M. KRAMER jetait les bases de l’élevage qui devaient fortement influencer tout ce qui touche à la sélection et l’élevage dans les pays de langue allemande.

Certes, M. KRAMER a réalisé une œuvre extraordinaire.  Comme il est par trop idéaliste, sa vision et ses avis ne se sont pas confirmés dans la pratique.  Selon sa manière de voir idéaliste, le Docteur KRAMER essayait d’accoupler les filles de ses meilleures reines avec des mâles de valeur égale.  Il choisissait la meilleure reine d’élevage pour la reproduction et pensait que les éleveurs pourraient se rendre compte quelle abeille d’élevage serait la meilleure et, par conséquent, la retenir.  Il pensait que des qualités visibles qui distinguent une colonie de l’autre se transmettraient toujours héréditairement.  C’était une grande erreur et il en est résulté de nombreuses déceptions.

Le progrès attendu ne se réalisa pas.  Ce fut une chance pour les apiculteurs suisses que leur station de fécondation n’ait pas été étanche; ainsi, les abeilles purent s’aider elles-mêmes.  Autrement, l’affaire se serait soldée par une catastrophe.  C’est également valable pour d’autres pays où l’on ne voit pas assez grand.  Les premiers résultats de l’élevage me montrèrent que je ne pouvais continuer ainsi.  Il fallait que je choisisse une base beaucoup plus large.  Une des conditions préalables et la plus importante est d’avoir une bonne station de fécondation pour arriver à des accouplements contrôlés.  Comme je l’ai déjà signalé, j’étais limité à mes ruchers extérieurs.  Toutes les colonies étaient pourvues de filles d’une seule reine sélectionnée.  Les accouplements étaient au moins aussi sûrs que ceux des stations de fécondation allemandes de plaine.  Pourtant, cela ne me convenait pas entièrement car, sans un contrôle absolu des mâles, il n’est pas possible d’améliorer l’abeille du point de vue de l’élevage et de la sélection.

Le 1er juin 1925, je trouvais au cœur de la Lande du Dart (Dartmoor) un emplacement qui m’avait paru valable.  C’est là que j’ai érigé ma station de fécondation, qui est restée jusqu’à nos jours l’une des plus sûres.  Une station de fécondation doit être bien équipée; on a besoin de ruchettes à nuclei, d’outillage et autres installations.

Mes exigences sont les suivantes:

  1. les caisses doivent être suffisamment petites pour éviter que la colonie ne se mette à faire du couvain de mâles;
  2. il faut pouvoir utiliser le minimum d’abeilles possible;
  3. les ruchettes doivent nécessiter peu de travail;
  4. pendant un été normal, les petites colonies doivent pourvoir elles-mêmes à leur nourriture;
  5. les nuclei doivent être suffisamment forts pour pouvoir passer l’hiver le plus rigoureux.

De ces exigences, il résulte que nos nuclei sont maintenus en permanence dans notre station de fécondation.  Ils n’ont, de ce fait, pas besoin d’être constamment reconstitués.  Les essais faits avec des ruches de différentes constructions se sont soldés par des succès mitigés.

photo de la station de Sherberton
Station de fécondation dans le Dartmoor.  Chaque ruche contient quatre nuclei, chacun sur 4 demi-cadres Dadant.

Après quelques tâtonnements, il subsiste une ruche qui contient 4 nuclei sur 4 demi-cadres Dadant.  Nous utilisons cette ruche depuis 1937.  Dans ces petites colonies qui, durant l’été, pourvoient à leurs besoins, la jeune reine est soumise à un pré-examen minutieux.  Les hivers de la Lande sont extrêmement sévères et il faut une dose particulière de dextérité apicole pour amener ces petites colonies sans mal jusqu’au printemps.  Notre station de fécondation compte 520 nuclei quand elle tourne à plein régime.  Ce chiffre est assez grand pour nous donner une marge suffisante pour sélectionner, juger, éliminer.  Il y a là une condition préalable très importante pour notre travail d’élevage.

Depuis toujours, nous n’avons jamais utilisé moins de 4 ruches dites paternelles pour fournir les mâles.  Ces colonies possèdent toujours des reines qui sont des sœurs.  Elles ont été choisies parmi une grande descendance de sœurs, filles d’une reine de valeur, et doivent être les meilleures selon nos critères d’exigence.  Nous obtenons ainsi une grande densité de mâles et une base héréditaire large.  Comme nous avons dû l’apprendre à nos dépens, une reine ou une ruche paternelle ne transmet pas toujours héréditairement toutes les qualités escomptées d’une lignée d’élevage.  C’est pour cette raison que nous opérons sur une base aussi large.

L’Importance de l’Élevage par Croisements

Dans les pays de langue allemande, l’importance économique de l’élevage par croisements a été depuis toujours sous-estimée.  Par contre, l’élevage de lignée pure a été largement surestimé.  C’est, sans aucun doute, le Dr KRAMER qui a donné l’impulsion à l’estimation unilatérale des valeurs de l’élevage de lignée pure.  Les apiculteurs de la Suisse Romande disent : " Nous avons le miel, les Suisses alémaniques ont les abeilles uniformes et pures ".  Cette phrase contient beaucoup de vérités, même si beaucoup n’aiment pas les entendre.  Un apiculteur professionnel, qui a longtemps travaillé dans un des plus grands groupements apicoles mexicains, m’a dit que la moyenne des récoltes a baissé de 2/3 lorsqu’on a voulu y appliquer les principes allemands de l’élevage intensif de lignée pure.

En Angleterre également, personne ne s’intéresse à l’élevage de lignée pure pour elle-même.  Après mon discours, le 29 décembre 1970, à Soltau, un scientifique apicole m’a reproché, dans un journal apicole suisse, que je vouais l’élevage aux enfers et que je recommandais une hybridation sauvage.  Aujourd’hui encore, je me demande comment je peux être aussi mal compris.  J’ai donc mentionné à chaque occasion et comme je le fais aujourd’hui encore, combien l’élevage de lignée pure est 1’axe autour duquel doit tourner tout le travail d’élevage.  Mais sa vraie valeur n’est mise en évidence que si elle sert de base ou d’aide à l’élevage de croisements ou de combinaisons à but bien déterminé.  A Buckfast, les croisements ont, de tout temps, été à l’ordre du jour.

Sans des croisements sûrs, nos hautes moyennes de rendement n’auraient jamais été possibles dans notre région tellement hostile aux abeilles.

L’apiculture aurait disparu dès 1920 d’une mort silencieuse.  Nous n’avons jamais eu de préjugés contre l’élevage de lignée pure.  Sa valeur économique ainsi que ses limites nous étaient connues depuis toujours.

Notre succès s’appuie sur une estimation de l’élevage pur, de croisement et de combinaison.  Nos essais de croisement s’étendent sur toutes les races d’abeilles qui nous sont connues.  Les croisements n’ont pas tous une valeur économique.

La plupart exigent un milieu et des conditions préalables correspondantes.  Prenons un exemple classique : l’abeille saharienne (Apis m. sahariensis) croisée avec des mâles Buckfast donne un croisement à fécondité phénoménale et une colonie tellement populeuse, que la plupart des apiculteurs ne sauraient la dominer.  Un croisement de ce genre, s’il est bien traité et si la miellée est bonne, est capable de rapporter des récoltes records.  Lors d’une mauvaise année, par contre, il faut maintenir la colonie en vie avec beaucoup de sucre.  Des combinaisons un peu moins fécondes traversent, par contre, bien mieux les mauvaises années.  La Saharienne fécondée par des mâles Buckfast peut être considérée comme douce.  Par contre, si elle est fécondée par des mâles du groupe de races de l’Europe de l’Ouest (A.m. mellifera), elle pique comme un diable.  En règle générale, nous obtenons des abeilles douces si nous utilisons des mâles d’une race douce, mais dans aucun cas nous ne pouvons nous permettre d’avancer d’une façon arbitraire.

Le choix de la reine d’élevage est décisif.  Ici, il s’agit d’attaquer l’œuvre avec une précaution correspondante.  Encore un exemple: selon notre expérience, le croisement entre une reine Anatolienne et des mâles Buckfast produit une descendance douce, très productive et extrêmement économe.  Un croisement réciproque : c’est-à-dire reines Buckfast fécondées par les mâles Anatoliens, est également très productif et économe, mais la descendance est beaucoup plus agressive.

Par contre, si l’on dispose d’une bonne souche d’abeilles grecques, on peut la croiser, indistinctement du côté maternel ou du côté paternel, avec la race de Buckfast; chaque fois on obtient une descendance F1 douce et productive.  Ces exemples ne sont que des indications générales, des exceptions existeront toujours.  Des lignes de conduite rigides nous sont inconnues.

Si l’apiculteur est uniquement intéressé par le rendement, les croisements sélectifs sont alors à préférer, mais ils ne sont pas absolument nécessaires.  Pour des reines dites d’utilisation courante, une fécondation réalisée au rucher est largement suffisante.

Hétérosis

Les avantages et inconvénients de l’élevage par croisements dépendent de deux facteurs : à savoir: l’hétérosis et la rencontre de traits héréditaires et de qualités d’intensité différente.  L’hétérosis est passager et apparaît essentiellement au premier croisement (F1).  Les nouvelles combinaisons de qualité ont aussi une certaine constance dans les générations suivantes.  Bien entendu, dans ces cas, il y a des disjonctions.  Une sélection positive préserve la productivité de l’érosion et peut même l’accroître.

L’hétérosis peut apporter chez l’abeille non seulement de grands avantages économiques, mais aussi des défauts.  Cela, je l’ai souligné et je le ferai à nouveau.  Nous pouvons avoir affaire à des tendances accrues à l’essaimage et à une plus grande agressivité.

Ces manifestations semblent être spécifiques à l’abeille.  Chez les animaux domestiques, ces phénomènes sont moins connus.  La tendance à l’essaimage n’apparaît pas dans tous les croisements de races et peut, par ailleurs, être facilement évitée.  Si, par exemple, l’abeille Buckfast est croisée avec une Carnica (Carnolienne) ou une Cécropia (abeille grecque), il n’apparaîtra pas d’augmentation notoire de la tendance à l’essaimage chez les F1.  L’agressivité, par contre, dépend beaucoup des mâles avec lesquels nos reines s’accouplent.  Les combinaisons avec des mâles de la race de l’Ouest de l’Europe produisent souvent des abeilles plus agressives qu’avec les mâles CARNICA, par exemple.

J’ai déjà mentionné les croisements multiples avec lesquels des apiculteurs américains veulent suivre l’exemple des sélectionneurs de maïs.  Lors d’un voyage en Amérique du Nord, on m’a présenté le procédé ainsi que les résultats obtenus.

J’ai eu, en outre, l’occasion de tester des croisements multiples sous notre climat.  Les résultats ne m’ont pas satisfait.  Ce qui est bon pour le maïs ne l’est pas forcément pour les abeilles.  Il me semble qu’on ait pris une mauvaise direction.  Une abeille a consanguinité extrême, qui se maintient péniblement en vie, n’est probablement pas la base adéquate pour obtenir un effet hétérosis optimum.

Jusqu’à présent, cette réalité n’a pas été totalement mise en évidence car en Amérique, il est rare que les accouplements sélectifs vraiment orientés puissent se réaliser dans des conditions sûres; surtout pas dans les exploitations où finalement la reproduction a lieu.  Le procédé est, en outre, compliqué et cher.  Mais il exerce un charme particulier sur certains milieux apicoles.  Sur la base de mes expériences et de mon savoir, cette entreprise n’a pas un grand avenir.  Du point de vue économique, le simple apiculteur peut aller, économiquement parlant, bien plus loin avec de simples croisements de races, ceux-ci étant également bien moins chers et plus faciles à réaliser.  Un élevage de croisement correctement mené peut apporter à l’apiculteur certains avantages, même si des accouplements se font dans son rucher.  Des croisements de lignée à l’intérieur d’une seule race évitent bien des inconvénients d’une consanguinité étroite, mais ils n’atteignent pas les résultats économiques d’un croisement orienté de races.

Le bon choix de la mère d’élevage est un facteur déterminant pour le succès d’un élevage de croisements.  C’est la sélection qui est déterminante.

Notre Croisement par Combinaisons

A Buckfast, les croisements de races ont tout d’abord été réalisés pour obtenir de meilleures récoltes.  Nous avons profité des avantages économiques qui en résultaient; pour ce faire, la fécondation dans notre rucher suffisait.

Vers 1915, la grande mortalité des abeilles laissait clairement apparaître que les croisements de races avaient aussi des avantages tout à fait différents, par exemple la résistance contre l’acariose.

Bien entendu, cela nous incita à procéder à des croisements sélectifs.  Ainsi, comme il a déjà été mentionné, nous fûmes amenés à les utiliser à la station de fécondation; avec les croisements orientés, nous avons pu éliminer également toutes les autres maladies du couvain de notre rucher.  Nous avions toujours eu à lutter contre ces maladies du temps où nous pratiquions l’apiculture avec l’ancienne abeille anglaise.  Dans toute ma carrière d’apiculteur et d’éleveur, j’ai exploité à fond les avantages des croisements tant économiques que les autres.  En réalité, ceux-ci ont toujours été un élément de base de notre apiculture.

Les différents croisements n’ont jamais été considérés comme une fin en sol, mais le point de départ pour une évolution vers l’élevage de croisements par combinaisons.  En d’autres termes, cela s’appelle créer une nouvelle race.  Avec l’aide de l’élevage de lignée pure, nous avons fixé les qualités héréditaires et ainsi nous sommes arrivés à ce que les importantes qualités héréditaires de cette race puissent se transmettre à l’état pur.  Précisons encore une fois que la capacité de production accrue des F1 (hétérosis) est éphémère.  Les nouvelles qualités apparaissant dans les croisements de race le sont également.  Mais ces qualités peuvent être maintenues si l’on opère une sélection correspondante et si l’on enclenche, le moment venu, une consanguinité orientée au service de cette cause.  Comme partout où il y a multiplication générative, également chez l’abeille, il y a des disjonctions dans les générations suivantes mais, en même temps, il y a aussi accumulation de nombreuses qualités chez quelques types.  Ceux-ci doivent être reconnus et développés.  Ces solitaires nous fournissent la matière pour l’établissement de souches nouvelles avec des qualités particulièrement précieuses.

Il faut 7 ans environ pour le développement d’une combinaison.  Chaque combinaison nouvelle représente un degré supplémentaire vers des croisements et alliances encore plus performants.  Plus la capacité potentielle de rendement des animaux de base, avec lesquels nous pratiquons des croisements, est intensive, plus la capacité potentielle des résultats de croisements est élevée.  C’est l’élevage par croisements, le tremplin indispensable vers l’élevage par combinaisons qui crée des liaisons nouvelles et héréditairement fidèles.

Elles seules nous assurent un progrès constant.  L’élevage de lignée pure ou le croisement de lignée à l’intérieur d’une race géographique ne pourra jamais atteindre ce but.  Les bons résultats de notre exploitation nous démontrent que le chemin que nous avons suivi a été le bon.

Les Voyages d’Explorations

La nature n’est pas toute puissante, elle connaît certaines limites.  Ainsi, une race donnée ne peut jamais s’épanouir et se maintenir que dans une région déterminée.  Comme nous venons de le constater, la nature exclut autant qu’elle peut la consanguinité.  Mais elle ne peut se faire rencontrer des races géographiques différentes.  Ce devoir a été réservé aux éleveurs d’abeilles, à ceux qui ont pris conscience de la valeur économique ainsi que des possibilités d’élevage des croisements de races orientées.  Grâce au fait que la Nature fut limitée à l’élevage des races géographiques en lignée pure, l’éleveur a su disposer d’une base d’élevage d’une inestimable valeur.

A Buckfast, de 1900 à 1915, il n’y eut que des croisements entre l’abeille anglaise, la Ligustica et la Carnica.  et, à partir de 1920, des importations de Chypre, du sud de la France, de la Suisse ainsi que de l’Amérique du Nord.  A cette époque, je me suis également occupé de l’abeille d’Afrique du Nord dénommée Intermissa.  L’argent requis avait été viré, mais les reines ne nous sont jamais parvenues.

Nous avons la station de fécondation depuis 1925 et nous avons pu faire, avec ce stock initial, des croisements sélectifs.  Vers 1940, il m’apparut que des reines acquises de cette façon ne correspondraient jamais à mes exigences.  Mais il se passa encore 10 ans avant que je puisse envisager de voyager.  Le détail de ces voyages d’explorations paraîtra dans le livre "A la recherche des meilleures races d’abeilles", qui sera édité très prochainement.

Dès 1880, le canadien A.P. JONES et en 1882 l’américain, Franck DANTON, entreprirent de semblables voyages dans l’Est, car tous deux espéraient trouver une race d’abeille qui correspondrait à leur idéal.  De nos jours, nous savons bien que cette abeille idéale n’existe pas et n’existera jamais.

J’avais un tout autre but : je voulais faire connaissance d’une façon fondamentale et sur une base très large de cette matière première avec laquelle je travaillais.

Je voulais également savoir qui s’accorde et s’ajuste avec qui, afin de pouvoir établir un programme permettant un élevage conséquent.  Il y a peu d’années encore, on ne savait presque rien sur les races et de leurs qualités qui m’intéressaient.  On manquait d’estimations exactes basées sur des comparaisons sûres.

Des connaissances précises sur les races font partie des conditions préalables indispensables si on veut faire un élevage menant au succès.  Mes voyages ont été, sans aucun doute, des entreprises de pionnier, impossibles encore en 1880, ne serait-ce que parce que l’automobile faisait défaut.  Même de nos jours, ces voyages entraînent fatigues, privations et dangers de toutes sortes, sans parler des déceptions nombreuses et continuelles.

Le ministère anglais de l’agriculture a toujours largement encouragé ces voyages.  Par l’intermédiaire des ambassades des pays concernés, il m’a mis en rapport avec les personnalités de l’apiculture des pays concernés et surtout m’a permis d’être introduit auprès de praticiens particulièrement chevronnés.  Sans cette aide, mes voyages d’explorations n’auraient pas été possibles à cette échelle.  Par contre, toutes les charges financières ont été supportées par le monastère seul, c’est-à-dire couvertes par notre rucher.  Notre apiculture n’a jamais été un secteur subventionné et nous tenions à le préciser très clairement ici.

Notre But d’Elevage

Dans ses "Bienenzüchtungskunde", le Professeur ARMBRUSTER parle de trois buts d’élevage: sportif (dilettante), scientifique (recherche) et économique (production).

Pour nous, seul le but économique pouvait entrer en ligne de compte.  Si nous avons souvent emprunté le chemin scientifique et dû réaliser des essais et comparaisons scientifiques exacts, nous les avons uniquement réalisés pour pouvoir progresser économiquement d’une manière plus sûre.

Notre but était de récolter plus de miel par ruche et par an.  Ce surplus de récolte devait, en outre, être atteint avec moins de frais, de travail et de perte de temps.  Nous tendons donc vers plus de rendement et nous nous efforçons constamment de rendre la conduite des ruches et le soin des colonies aussi simples que possible.

Parmi les nombreux avantages que je ne peux tous énumérer ici, notre abeille doit remplir quatre exigences principales:

  1. elle doit être féconde.  Un rendement maximum dépend toujours de la capacité de ponte, sinon les colonies manquent de force.  Une fécondité trop puissante, comme nous la trouvons chez les souches italo-américaines, peut être un inconvénient sous nos climats.  Des abeilles de ce genre ont une longévité trop courte.  Il nous faut une abeille qui couvre complètement de couvain de 9 à 10 cadres Dadant à la fin juin.
  2. elle doit être active.  L’activité est le levier qui transforme toutes les qualités économiques en valeurs réelles.  L’activité est, sans aucun doute, une qualité héréditairement ancrée, mais elle est cependant dépendante de beaucoup d’autres qualités.
  3. l’abeille doit être résistante aux maladies.  Seules les abeilles en bonne santé font du rendement.  Dans ce domaine, il y aurait, du point de vue de l’élevage, encore beaucoup à faire si l’on attaquait correctement les problèmes.  Malheureusement, on ne leur accorde pas assez d’attention.  Je pourrais citer de nombreux exemples allant dans ce sens.
  4. l’abeille ne doit pas être essaimeuse.  Une abeille essaimeuse ne convient pas pour une apiculture moderne.

On peut encore mentionner, dans le chapitre des qualités, la douceur.  Elle n’a rien à voir avec le rendement.  Dans nos régions fortement peuplées, l’apiculture n’est possible qu’avec une abeille douce.  La douceur facilite, entre autres, la manipulation des abeilles et la rend plus supportable.  Heureusement, par l’élevage, il est très facile de sélectionner une abeille douce.

Jusqu’à présent, il n’a même pas été question de caractéristiques extérieures.  En réalité, la couleur ne nous intéresse qu’en tant que signe distinctif.  La sélection sur des types de couleur extrême, par exemple, noir ou jaune, conduit toujours à une impasse.  Nos essais l’ont toujours mis en évidence.  Nous élevons, si c’est possible, une abeille sombre, de couleur cuir et uniforme.

La Répartition des Abeilles Buckfast

Je ne veux pas faire de publicité mais le sujet doit être abordé.

Nous n’avons pas une abeille miracle.  Celui qui la soigne mal ne peut attendre qu’elle lui rapporte des rendements records.  Il faut savoir s’occuper d’elle.  Le rucher anglais le plus important, avec près de 2.000 colonies, travaille depuis 40 ans avec notre abeille.

Elle a été multipliée en Amérique et en Israël où elle rencontre un succès croissant.  Curieusement, les canadiens en sont aussi très satisfaits; c’est surtout en Suède qu’elle s’est le plus propagée ces dernières années.  Les allemands aussi arrivent à s’en accommoder de plus en plus, comme je le constate dans les nombreux rapports que je reçois.  Des apiculteurs professionnels et de petits amateurs soucieux de progrès et prêts à remplir les conditions préalables indispensables, me signaient des rendements croissants réalisés avec moins de perte de temps.  Dans les journaux apicoles, les rapports positifs se multiplient.  Jusqu’en 1937, il nous a été possible de satisfaire toutes les demandes de reines.  A partir de cette époque, nous avons dû restreindre les exportations afin d’avoir plus de temps et des abeilles pour notre élevage.

De 1937 à 1962, nous avons uniquement cédé des reines d’élevage qui allèrent essentiellement à des apiculteurs professionnels, mais la demande croissait constamment.  A partir de 1962, il a fallu chercher d’autres possibilités afin de satisfaire tous les intéressés.  Nous nous sommes entendu avec le ministère de l’Agriculture d’Israël pour que notre race puisse être multipliée là-bas dans des conditions favorables.

Nous fournissons les reines de souche et les Israéliens les reines d’utilisation.  Quelques années plus tard, une grande entreprise américaine a entrepris la multiplication de nos abeilles.  Depuis ces deux centres d’élevage, Israël et les U.S.A., nos reines sont expédiées dans toutes les parties du monde.

En Résumé

Mon travail d’élevage de 60 ans a été, dès le début, relié à l’élevage par croisements.

Cela ressort clairement de mes explications.  Pour cette raison, je ne suis pas un adversaire de l’élevage de lignée pure.  D’après ma longue expérience, la pleine valeur de l’élevage de lignée pure peut seulement apparaître si celle-ci n’est pas surestimée et si elle est réalisée en liaison avec l’élevage par croisements.  L’élevage par combinaisons, la suite nécessaire de l’élevage de souche pure et de croisement aide à fixer et à conserver ce qui a pu être atteint.  L’abeille de Buckfast qui est le résultat de croisements intensifs, d’élevage de lignée pure, de croisements et de combinaisons de croisements, en est le meilleur exemple.  Les plus hauts rendements ne sont possibles qu’avec l’aide de croisements par élevage.  Ce qui n’existe pas dans une race peut y être introduit par l’élevage sélectif.  Un produit important de mon travail d’élevage, durant de longues années, a été la résistance accrue aux maladies, un secteur dans lequel il y aurait encore beaucoup à réaliser.

La couleur et les signes distinctifs extérieurs sont des repères de reconnaissance, mais rien de plus.

Pour un élevage sérieux, les conditions préalables les plus importantes sont les suivantes:

  1. un nombre de colonies suffisant;
  2. une disposition par groupes des ruches, pas en lignes;
  3. des ruches spacieuses pouvant accueillir toute la ponte de la reine;
  4. une station de fécondation sûre permettant des accouplements contrôlés et sélectifs;
  5. des reines sans défaut d’élevage.

Faire de la recherche est nécessaire dans l’intérêt de l’apiculture.  Elle doit être poursuivie.  Nature signifie vie.  Vie signifie se développer continuellement.  C’est vrai également pour l’apiculture.

Discours tenu à Dornstadt (DE)
le 26 Octobre 1979
à la Réunion des Apiculteurs Professionnels de langue allemande.
Publié en français dans
la Revue Française d’Apiculture,
1979 p562-563 et
1980 p26, 146-147, 307-308 & 359-360
[ Original auf deutsch ]
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Frère Adam Kehrle, O.S.B.,
Abbaye St. Mary, Buckfast,
Sud Devon, Angleterre

 
Adaptation française
Raymond Zimmer
Horbourg-Wihr, France