France Inter, émission   « Sur les épaules de Darwin »

Les battements du temps (30)
À la découverte du monde des abeilles

(1)   La démocratie des abeilles

Émission qui fut diffusée
sur France Inter
à Paris
le 21 Avril 2012
de 11:00 à 12:00 heures
 
 
Prise de son: Alan Duclot
Programmation musicale: Thierry Dupin
par le professeur
Jean-Claude Ameisen,
Photo du professeur Jean-Claude Ameisen
médecin et chercheur,
France Inter, Paris
France

 
Réalisation
Fabrice Laigle

Sur les épaules de Darwin — Sur les épaules des géants

Se tenir sur les épaules des géants et voir plus loin, voir dans l’invisible, à travers l’espace et à travers le temps.

Tenter de percevoir, de ressentir cette présence qui palpite au cœur du vivant, au plus près de l’émotion, de la perception, au plus près des battements du monde.  Une présence d’avant les mots, dont le langage nous aurait éloigné et à laquelle nous ne cessons de tenter de revenir.  Une présence faite de formes, de mouvements et de lumières, de couleurs, de sons, de chants, de parfums, de dialogues, que nous emplissons de nos rêves.
 
Pour faire une prairie, dit la poétesse Emily Dilkinson,

Pour faire une prairie,
Il faut un trèfle et une abeille,
Un trèfle et une abeille, et de la rêverie,
La rêverie seule suffira si les abeilles sont rares.

La rêverie seule nous suffira, mais elle ne suffira pas aux prairies, ni aux fleurs.  Aux prairies, aux fleurs, aux arbres à fleurs, il faut des abeilles.  Depuis très longtemps, bien avant l’émergence des premiers êtres humains, les abeilles et les plantes à fleurs avaient commencé à tisser des liens étroits, des symbioses.  Les fleurs nourrissaient les abeilles, et les abeilles pollinisaient les plantes à fleurs, participant ainsi à leur extraordinaire expansion ou diversification à travers notre planète.  La vénérable abeille aïeule à laquelle nous devons probablement la plupart de nos fleurs, de nos fruits, disait Maeterlinck il y a un siècle, dans son magnifique livre La Vie des Abeilles.

Le plus ancien fossile connu d’une aïeule des abeilles a été décrit il y a six ans dans la revue Science .  Le fossile a été découvert conservé dans de l’ambre, dans la vallée de Hukawngau au nord de la Birmanie.  C’est une toute petite abeille de moins de trois millimètres de long, qui date d’il y a environ cent millions d’années.  Elle constitue une mosaïque entre les caractéristiques des abeilles d’aujourd’hui et des guêpes, suggérant que ces premières abeilles végétariennes ont émergé à partir d’ancêtres guêpes insectivores.  Il y a aujourd’hui près de vingt mille espèces différentes d’abeilles, dont la plupart vivent en solitaire ou en toutes petites communautés peu structurées.  Et parmi toutes ces espèces, il y a Apis mellifera , l’abeille à miel aux immenses colonies, dont les premiers ancêtres connus datent d’il y a trente millions d’années.  Le déchiffrage du génome complet de l’abeille à miel, qui a été publié en 2006 dans la revue Nature , a permis de déterminer le lieu de naissance probable d’ Apis mellifera .  Il semble que comme nos premiers ancêtres humains, les premiers ancêtres d’ Apis mellifera sont nés en Afrique.  Et d’Afrique, les abeilles à miel auraient essaimé au moins deux fois.  Une première vague de migrations vers l’Ouest en Europe, puis une deuxième et peut-être plusieurs vagues de migrations vers l’Est, en Asie et en Europe orientale.  Leur migration sur le continent américain est beaucoup plus récente.  Elle s’est faite par bateau, au début du XVIIme siècle.  Ce sont les colons européens qui ont emporté avec eux leurs abeilles domestiques.

Le plus ancien témoignage attestant de notre goût pour les productions des abeilles à miel date d’il y a sept mille ans.  Une fresque peinte sur les parois d’une caverne, et figurant le miel volé dans des nids d’abeilles sauvages.  Et le plus ancien témoignage de notre domestication des abeilles date d’il y a près de quatre mille cinq cents ans.  Un bas-relief dans un temple à Abou Ghorab en Egypte.  On y voit des apiculteurs et des ruches.  « Je vais chanter le miel », dit Virgile, il y a deux mille ans. « Je vais chanter le miel aérien, ce présent céleste.  Je t’offrirai, à partir de tout petits êtres, un spectacle admirable. » c’est le Livre IV de son grand poème Les Géorgiques, qui célèbre l’agriculture et l’élevage.  Le Livre IV consacré aux ruches, aux récoltes de miel et à la vie des abeilles. « Lorsque le soleil doré a mis l’hiver en fuite, dit Virgile, lorsque le soleil doré a mis l’hiver en fuite, et l’a relégué sous la terre, quand le ciel s’est rouvert à l’été lumineux, aussitôt les abeilles parcourent les fourrés, butinent les fleurs vermeilles et affleurent, légères, à la surface de l’eau. » Et mille neuf cents ans plus tard, Maurice Maeterlinck poursuit : « Elles sont l’âme de l’été, l’horloge des minutes d’abondance, l’aile diligente des parfums qui s’élancent, le murmure des clartés qui tressaillent, le chant de l’atmosphère qui s’étire et se repose.  Et leur vol est le signe visible, la note musicale des petites joies innombrables qui naissent de la chaleur et vivent dans la lumière.
À qui les a connues, à qui les a aimées, un été sans abeilles semble aussi malheureux et aussi imparfait que s’il était sans oiseaux et sans fleurs. » Aujourd’hui, cent dix ans plus tard, dans l’hémisphère nord, le nombre des abeilles s’effondre.  La diminution progressive des populations de nombreuses espèces d’abeilles, qui a débuté, il y a plus d’un demi-siècle, s’est brutalement accentué ces derniers dix ans.  Les abeilles sont en danger.  Elles sont en train de mourir.

Parmi les facteurs incriminés, il y a le fractionnement de leur habitat, dû aux activités humaines.  Il y a certains parasites et il y a les pesticides.  Le mois dernier, deux études ont été publiées dans la revue Science qui révèlent les effets sur les abeilles de faibles doses de deux pesticides qui font partie de la famille des pesticides les plus utilisés dans le monde : les néonicotinoïdes.  Des neurotoxines qui affectent le système nerveux des insectes.  L’une des études a été réalisée par un groupe de chercheurs anglais et concerne les bourdons, l’autre a été réalisée par un groupe de chercheurs français et concerne les abeilles à miel.  L’étude indique que l’ingestion de faibles doses de pesticide comparables aux doses qui sont présentes dans le nectar et le pollen récolté par les abeilles dans les fleurs de culture de maïs, de tournesol, de lin, de colza dont les graines sont traitées par les pesticides, l’ingestion de faibles doses de pesticide perturbe le sens d’orientation des abeilles à miel.  Et la désorientation des butineuses provoque leur mort prématurée parce qu’elles deviennent incapables de retrouver le chemin de leur nid ou de leur ruche.  Ce merveilleux sens de l’orientation des abeilles à miel.  Et cette extraordinaire capacité, une fois revenues à leur nid ou à leur ruche, d’indiquer à leurs sœurs le chemin à suivre pour rejoindre la source de nectar ou de pollen qu’elles viennent de découvrir.  Ces étranges récits que font les abeilles de leur voyage et de leurs découvertes.  Ces récits sans mot, ces récits qui prennent la forme d’une danse sonore, dans l’obscurité du nid ou de la ruche.  La danse frétillante des abeilles.  Je vous ai parlé l’an dernier de cette danse mystérieuse dont la signification a été découverte en 1945 par l’éthologue allemand Karl von Frisch, qui la nommera Le langage des abeilles et qui recevra pour cette découverte, un quart de siècle plus tard, à l’âge de 90 ans, le prix Nobel de physiologie.

Cette danse frétillante, qui continue, aujourd’hui encore à révéler ses secrets.

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Thomas Seeley dirige le département de neurobiologie et d’étude des comportements à l’université de Cornwell aux Etats-Unis.  Il a écrit deux magnifiques livres: d’abord The Wisdom of the Hive — La Sagesse de la Ruche —.  Comme en écho et en réponse à la question de Maeterlinck : l’esprit de la ruche, où est-il ?  En qui s’incarne-t-il ?  Et puis, il y a deux ans, Honeybee democracy — La démocratie des abeilles —.  Il y a une étonnante généalogie intellectuelle de maître à élève qui relie les principaux chercheurs qui ont été impliqués et qui sont toujours impliqués dans le déchiffrement des mystères de la danse frétillante des abeilles.  Ce passage de témoin qui est par-delà l’océan Atlantique au long de plus de soixante-cinq ans relie Thomas Seeley au pionnier Karl von Frisch.  En 1945, von Frisch déchiffre le secret de la danse frétillante, par laquelle une abeille ouvrière de retour dans la pénombre de son nid ou de sa ruche, informe ses sœurs de la direction, de la distance et de la qualité d’une source de nectar et de pollen qu’elle vient de découvrir.  Von Frisch a un élève Martin Lindauer, et au début des années 1950, Lindauer déchiffre un autre secret de la danse frétillante, danser en plein air, sur le dos de l’essaim d’abeilles qui a abandonné son domicile et qui est en train d’en choisir un autre.  Lindauer a observé, au début de l’été 1951, près de l’institut de zoologie de Munich, un essaim d’abeilles bivouaquant sur un buisson.  Il a remarqué que les danseuses ne transportent pas de pollen, ce ne sont pas apparemment des butineuses revenant d’un lieu de récolte.  Certaines sont noires de suie, d’autres rouges de poussières de brique et il se dit qu’elles sont en train de chercher un nouveau domicile.  Il lit les indications communiquées par leur danse frétillante, la direction et la distance du lieu qu’elle indique, puis l’essaim s’envole et disparaît dans la ville.  En 1952, Lindauer part à travers les rues de Munich et rejoint les lieux indiqués par la danse de trois essaims différents, et il découvre les nouveaux nids dans lesquels les essaims se sont installés.  La plus belle expérience de ma vie, dira-t-il.  C’est l’année où naît Thomas Seeley.  Martin Lindauer aura à l’université de Frankfort, un élève, Bert Hölldobler, qui partira aux Etats-Unis rejoindre à l’université de Harvard, Edward Wilson, le grand chercheur qui a consacré sa vie à l’étude des insectes sociaux, et plus particulièrement à l’étude des fourmis.  Et parmi les élèves de Bert Hölldobler, à Harvard, il y aura Thomas Seeley, qui depuis quarante ans continue avec d’autres, à révéler des dimensions jusque-là inconnues, des modalités de communication symboliques complexes de la danse frétillante des abeilles.  Cette danse qui, du printemps à l’automne, indique le lieu des récoltes, et qui permet, à la fin du printemps, à la colonie d’émigrer, de choisir son nouveau nid ou sa nouvelle ruche.  Plusieurs publications récentes suggèrent que les modalités de communication des abeilles sont beaucoup plus sophistiquées qu’on ne le pensait.  Et que la gamme des comportements individuels des abeilles confèrent à la colonie une forme d’intelligence collective, qui lui permet de s’adapter rapidement à des modifications de l’environnement.  La colonie prend des décisions collectives, à partir d’un véritable processus démocratique qui émerge des interactions entre des choix individuels : la colonie a une reine, mais les décisions, les choix qui engagent l’avenir de la collectivité ne viennent pas de la reine.  Ils résultent d’un processus émergeant et ils sont débattus, ils s’auto organisent.  Et la danse frétillante est l’un des instruments essentiels de la sagesse de la ruche, de la démocratie des abeilles.

La danse frétillante est une chorégraphie durant laquelle l’abeille revit sous une forme symbolique le voyage et la découverte qu’elle vient de vivre.  S’agit-il pour elle d’un récit ?  On ne le sait pas.  Mais ce que l’on sait, c’est que ses sœurs sont capables de déchiffrer la signification du récit auquel elles assistent.  Ou en tout cas, de se l’approprier et de revivre sous la forme d’un véritable voyage, la danse qu’elle ont observée et appréciée.  Durant tout le printemps, tout l’été et une partie de l’automne, une butineuse de retour à son nid ou à sa ruche, communique à ses sœurs par sa danse frétillante, la direction, la distance et la qualité d’une source de nectar ou de pollen, ou d’un point d’eau qu’elle vient de découvrir et qui peut être situé très loin du nid ou de la ruche.  La danse frétillante de la butineuse est exécutée dans l’obscurité quasi complète du nid ou de la ruche.  La durée de la danse, verticale vers le haut, le long d’un rayon de cire, une durée qui est détectable malgré l’obscurité par les bruissements d’ailes que produit la danseuse pendant qu’elle frétille.  La durée de sa danse est directement proportionnelle à la durée de son voyage.  Elle indique la distance de la source de nourriture.  En moyenne, une seconde de ce frétillement correspond à une durée de vol qui permet de parcourir une distance d’environ un kilomètre.  Et la danse, en la restituant, comprime, réduit la durée du vol.

L’angle que fait le segment de droite au long duquel l’abeille monte en frétillant, l’angle que fait son parcours avec la verticale, représente la direction qu’elle a suivi durant son vol aller, par rapport à la direction du soleil.  Si elle monte en frétillant au long du rayon de cire en suivant un chemin qui fait avec la verticale un angle de quarante degrés à droite, cela signifie que la direction de la source de la nourriture est à quarante degrés à droite de la direction du soleil.  Et la danseuse tient compte du temps qui s’est écoulé depuis sa découverte.  C’est l’angle par rapport à la position actuelle du soleil qu’elle indique et pas l’angle par rapport à la position du soleil au moment de sa découverte.

Ses sœurs, qui suivent la danseuse dans l’obscurité, sont capables de déchiffrer, de traduire et d’intérioriser sa danse puis de transformer ses indications en actes.  Parce que les abeilles sont sensibles à la lumière polarisée, aux rayons ultraviolets, elles pourront trouver la source de nourriture, même si le soleil est caché par des nuages.  Mais il y a une autre indication encore dans la danse frétillante, une indication sur la qualité de la nourriture découverte.  Lorsque la danseuse a achevé sa montée frétillante, elle exécute un demi-cercle sans frétiller pour redescendre à son point de départ.  Un premier demi-cercle à droite puis elle remonte en frétillant, puis un demi-cercle à gauche, puis elle remonte en frétillant, et ainsi de suite.  Plus la vitesse de son retour est rapide avant qu’elle reprenne sa marche frétillante vers le haut, plus sa vitesse de retour est rapide, et plus cela signifie que la qualité de la nourriture a été bonne à son goût.  Et il en est de même pour le nombre de montée et de retour rapides en demi-cercles pour le nombre de circuits réalisés.  Et ainsi, plus la nourriture qu’elle a découverte lui a paru exceptionnelle, et plus la danse sera animée, bruyante et prolongée.  Et plus sera grand le nombre de ses sœurs qui partiront à la rencontre de ce trésor.

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Les butineuses qui ont été convaincues par la danseuse partagent son enthousiasme pour les fleurs qu’elle leur a signalées et elles danseront à leur tour, une fois revenues avec leur part du trésor, elles danseront à leur tour une danse passionnée, recrutant ainsi un nombre de plus en plus grand de leurs sœurs.

Et permettant ainsi à leurs sœurs nourrices de nourrir les descendants auxquels la reine donne continuellement naissance.  Et à leurs sœurs intendantes et cuisinières, de constituer les réserves de miel qui permettront à la collectivité de survivre à l’hiver.  Plus l’avis de la première danseuse sera partagé par celles qui ont été convaincues et ont décidé de la suivre, plus cet avis sera partagé et plus rapidement augmentera le nombre de butineuses recrutées vers ces fleurs et la quantité de nectar et de pollen récolté.  C’est ce qu’on appelle un phénomène d’amplification, un phénomène de rétroaction positive, non linéaire, exponentiel, progressivement explosif.

Mais l’environnement se modifie en permanence.  Certaines fleurs éclosent au printemps à différents endroits puis s’étiolent.  D’autres éclosent ailleurs au début de l’été puis fanent.  D’autres encore apparaissent au début de l’automne. « Chaque jour, dit Maeterlinck, chaque jour, dès les premières heures de soleil, dès la rentrée des exploratrices de l’aurore, la ruche apprend les bonnes nouvelles de la terre, aujourd’hui fleurissent les tilleuls qui bordent le canal, le trèfle blanc éclaire l’herbe des routes, le mélilot et la sauge des prés vont s’ouvrir, les lis, les résédas ruissellent de pollen; vite, il faut s’organiser, prendre des mesures, répartir la besogne. »  Et lorsqu’un trésor est épuisé, l’intérêt pour la découverte initiale retombera aussi vite qu’il était né, et l’attention se reportera soit sur les lieux déjà connus, soit sur de nouvelles découvertes.  Et ainsi chaque abeille exerce individuellement son effet sur la dynamique du comportement collectif, permettant une adaptation rapide en temps réel des activités de récolte de la colonie, permettant à la collectivité d’exploiter de manière optimale les ressources diverses et éphémères dont la localisation change en permanence dans son environnement.

Mais il y a plus : en 2010, James Nieh, un chercheur de l’université de Californie de San Diego, publie ses résultats dans la revue Current Biology.    Il a découvert la signification d’un signal négatif, d’un effet négatif direct exercé par des butineuses sur le recrutement de leurs sœurs, vers une source particulière de nourriture.  Ce signal négatif n’est pas comme le précédent, une perte d’enthousiasme des visiteuses de retour au nid ou de la ruche qui se traduirait par une absence de publicité, une absence de danse.  Non, c’est un signal négatif direct, un signal d’interruption, un signal qui équivaut à un « n’y allez pas ».  Ce signal avait été identifié trente ans plus tôt, mais sa signification était demeurée inconnue.  Ce que révèle l’étude de James Nieh, c’est que ce signal, qu’il a appelé un signal « stop », la butineuse va l’émettre lorsqu’elle a été attaquée par un prédateur, une araignée, par exemple, tapie dans la fleur que l’abeille a visitée.

C’est le récit d’un danger, un signal d’alarme, la butineuse est revenue dans son nid ou sa ruche : une autre butineuse commence sa danse frétillante qui chante les louanges du lieu où la première vient d’être attaquée.  Celle qui a été attaquée suit la danseuse et durant la phase de descente en demi-cercle, elle lui donne une série de coups de tête tout en émettant de brefs bourdonnements intenses, d’une durée d’un ou deux dixièmes de seconde.  Et au bout d’un moment, la danseuse s’arrête de danser.  Il y a d’autres raisons encore pour une butineuse, d’interrompre la danse d’une de ses sœurs : d’autres raisons que d’avoir subi une attaque d’un prédateur sur ce lieu.  L’abeille interrompra aussi les danseuses si elle a senti sur les fleurs, en l’absence de tout danger visible, des phéromones de stress, d’angoisse libérée par une abeille qui l’a précédée sur la fleur.  Elle interrompra aussi les danseuses si elle a dû se battre avec d’autres abeilles appartenant à une autre colonie qui lui dispute le même territoire.  Les abeilles distinguent leur appartenance à des colonies différentes par les odeurs spécifiques à chaque collectivité.  Mais ce n’est pas le fait qu’elle ait dû se battre contre d’autres abeilles qui déterminera si, une fois de retour, elle interrompra les danses qui risqueraient d’attirer ses sœurs vers ce lieu.  C’est le fait qu’elle a été vaincue lors de ce combat avec ses concurrentes.  Si elle est sortie victorieuse, elle laissera les danseuses attirer ses sœurs vers ce lieu qui est probablement pour elle, non pas le lieu d’un danger, d’un guet-apens, mais celui d’une victoire.  Et ainsi, la danse frétillante qui indique la direction à suivre et la distance à parcourir vers une source de nourriture de qualité sera interrompue par toute abeille qui sur ces lieux aperçut un danger qui menace ses sœurs et auquel les danseuses n’avaient pas été exposées.

En d’autres termes, dans le langage des abeilles, une nourriture d’excellente qualité entourée d’ennemis perd toute qualité, elle devient l’équivalent de l’appât d’un piège.  Comment l’abeille qui a été confrontée au danger détermine-t-elle que la danseuse est en train de s’extasier pour une nourriture située dans ce lieu du danger et pas dans un autre lieu ?  Ce n’est pas en lisant dans la danse la direction et la distance indiquées par la danseuse qu’elle va reconnaître le lieu du danger.  C’est en identifiant l’odeur de la danseuse, l’odeur du pollen et du lieu qu’elle a visité.  La danse indique la direction, la distance et la qualité des fleurs, mais l’interruption de la danse se fonde sur l’odeur.  En d’autres termes, le caractère merveilleux du lieu se lit dans le langage symbolique de la danse et la présence du danger mortel dans le langage des parfums.  Et ainsi, l’ampleur du recrutement vers un lieu particulier de récolte dépend d’un phénomène d’amplification, de rétroaction positive, dont l’ampleur initiale résulte d’une intégration permanente par la collectivité des butineuses, des appréciations individuelles de chacune d’entre elles, concernant la qualité d’un lieu de récolte.  Mais cette dynamique dépend aussi d’un phénomène de répression, d’inhibition, de rétroaction négative, dont l’ampleur résulte du nombre de butineuses qui ont été exposées à un danger.

Mais il y a encore un degré de complexité complémentaire dans la danse frétillante des butineuses.  Il ne concerne pas la nature de la chorégraphie, mais l’identité des danseuses.

Il y a deux catégories de danseuses : il y a les éclaireuses, les exploratrices, celles qui vont à la recherche de nouveaux sites, et qui reviennent faire leur danse lorsqu’elles viennent de découvrir un site qu’elles trouvent intéressant.  Ces exploratrices recherchent en permanence la nouveauté.  Une fois qu’elles ont raconté leur découverte, elles repartent explorer l’environnement, à la recherche de nouveaux sites.  Ces éclaireuses, ces incessantes exploratrices ne constituent selon les colonies qu’entre cinq et vingt-cinq pour-cent de l’ensemble des danseuses.  Les autres, les 75 à 95 pour-cent restants suivent les indications de la danse des exploratrices et si elles ont apprécié les fleurs reviennent danser leur avis sur le site.  Puis y retournent en y recrutant de nouvelles butineuses qui si elles ont apprécié le site, danseront à leur tour.  Et si elles ne l’ont pas apprécié, elles rentreront sans danser attendant qu’une autre éclaireuse ou une autre butineuse leur indique un autre site alléchant.

En d’autres termes, l’élaboration continuelle de la carte changeante des sites de récolte disponibles est réalisée par les éclaireuses au cours de leurs incessantes explorations.  Les exploratrices sont les cartographes au travail toujours recommencé.  En revanche, les phénomènes d’amplification positive et négative, qui adaptent en temps réel cette carte évolutive en fonction de la qualité, de l’apparition et de la disparition des ressources et des dangers.  Ces phénomènes d’amplification sont réalisés par les vagues successives de butineuses qui ont été informées par les comptes-rendus des éclaireuses.  Et de ces deux catégories différentes et complémentaires de danseuses, les éclaireuses et les butineuses, de ces deux catégories très différentes mais complémentaires de danseuses émerge une adaptation optimale des activités de récolte de la collectivité à son environnement toujours changeant.  Ce qui différencie ces deux catégories de danseuses, c’est l’âge et l’expérience.  C’est une partie des butineuses les plus âgées, les plus expérimentées, qui deviennent des éclaireuses.  Et ainsi, dans le monde des abeilles, c’est l’âge et l’expérience qui semblent faire émerger la curiosité, l’intrépidité, l’exploration, le goût de l’aventure, la recherche constante de territoires et de sensations inconnues.

Mais revenons à la danse frétillante.  L’histoire de la révélation de ces mystères a suivi un cours particulier.  D’abord, la révélation par Karl von Frisch du secret de la danse frétillante qui chante du printemps à l’automne dans l’obscurité du nid ou de la ruche les louanges d’un lieu de récolte.  Puis la découverte par Martin Lindauer, que cette danse des récoltes est aussi utilisée dans le choix d’un nouveau lieu d’habitation.  Cette étrange chorégraphie réalisée une fois l’an, pendant quelques jours, à la fin du printemps, sur le dos de l’essaim, en plein soleil, la danse de la grande migration.  Et aujourd’hui, plus de soixante ans plus tard, l’histoire continue à suivre le même cours : d’abord la révélation d’une dimension inconnue de la danse des récoltes, puis la découverte de sa présence dans la danse de la grande migration.  Il y a trois mois, en janvier 2012, une étude réalisée par un groupe de chercheurs, animée par Thomas Seeley, et publiée dans la revue Science .  Elle révèle que le signal stop — n’y allez pas, découvert il y a deux ans par James Nieh, ce signal qui interrompt une danse frétillante en signalant un danger sur un lieu de récolte, joue aussi un rôle majeur dans le choix d’un nouveau lieu d’habitation durant les quelques jours qui précèdent la grande migration. « Quand tu verras, dit Virgile, quand tu verras en levant les yeux l’essaim sortir de la ruche, nager dans le ciel limpide vers les astres, et que, étonné, tu l’apercevras qui flotte au gré du vent, comme une nuée sombre, suit-le des yeux, c’est un nuage d’une vingtaine de mètres qui tourbillonne et bourdonne dans le ciel, un nuage formé par plus de dix mille abeilles, avec au milieu, invisible, la reine mère. » Puis l’essaim se pose sur la branche d’un arbre, à quelques dizaines de mètres du nid ou de la ruche qu’il vient de quitter, et dans laquelle les ouvrières sont restées, avec les premières réserves de miel récolté au printemps, un tiers environ de la collectivité initiale, qui sont en train d’élever leur future reine mère.  L’essaim est posé sur la branche, formant une grappe dorée, sombre, alors, plusieurs centaines d’éclaireuses vont s’envoler, explorant la région, quadrillant une surface d’environ 70 kilomètres carrés, à la recherche du meilleur site pour établir un nouveau nid ou la nouvelle ruche.

Ces éclaireuses, qui représentent environ cinq pour-cent de l’essaim, sont une partie des éclaireuses âgées et expérimentées qui recherchaient jusque-là, en permanence, les nouveaux sites de récolte pour les butineuses.  Elles reviennent danser leur choix sur le dos de l’essaim.  Et une fois que le choix du nouveau domicile aura été fait, que le vote aura eu lieu, que la décision aura été prise, l’essaim s’envole vers sa nouvelle résidence, où l’accumulation progressive d’une vingtaine de kilos de réserve de miel lui permettra de survivre aux rigueurs de l’hiver.  Si le nouveau domicile n’est pas assez grand, pas assez protégé, si son isolement thermique, son isolement par rapport à la pluie, à l’humidité n’est pas suffisant, si la taille de l’ouverture de l’entrée est trop grande pour pouvoir être protégé, la colonie risque de disparaître.  Et c’est aux éclaireuses que la collectivité délègue le choix de ce nouveau domicile.  Il s’agit d’un processus de démocratie par délégation, c’est l’équivalent d’une forme de démocratie représentative, une forme de Parlement.  Le parlement des plus anciennes, des plus expérimentées, le parlement des exploratrices.

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Chaque éclaireuse qui revient après avoir visité un site qu’elle a apprécié se pose sur le dos de ses sœurs et exécute sa danse frétillante.  Au début, les danses peuvent désigner jusqu’à une vingtaine de sites différents dans toutes les directions.  Les éclaireuses les moins passionnées par leur site cessent de danser, deviennent des observatrices neutres, regardent les autres.  Puis sont recrutées par d’autres éclaireuses à proportion du caractère passionné de leurs danses.  Progressivement, les options diminuent, et se réduisent aux sites qui obtiennent le plus de suffrages.  Puis les éclaireuses commenceront à entonner le chant du départ.  Des vibrations de plus en plus aiguës, d’une durée d’environ une seconde, qui ressemble, dit Seeley, au bruit du moteur d’une voiture de formule un qui accélère brutalement.

Et ce chant va retentir de plus en plus fort.  Pendant près d’une demi-heure, les éclaireuses cessent de repartir en exploration.  Le choix est fait.  Et l’ensemble de l’essaim qui a assisté pendant plusieurs jours à toutes les étapes de la délibération se met à vibrer à son tour, à chanter le chant du départ, à se préparer à l’envol.

C’est ainsi que s’élabore le choix collectif, ou du moins, c’était ce que pensaient les chercheurs jusqu’au début de cette année.

Martin Lindauer avait écrit : « Je ne comprends toujours pas pourquoi les éclaireuses qui ont trouvé un domicile de qualité inférieure finissent par arrêter de danser pour ce site alors qu’elles n’ont pas encore inspecté un autre domicile possible ».  Ce n’est que cette année, que l’étude publiée par Seeley et ses collègues au mois de janvier dans la revue Science a apporté une réponse.  Ils ont découvert que le choix ne résulte pas simplement de la construction progressive d’un consensus, mais implique un véritable débat contradictoire.  Ils ont remarqué que pendant les danses frétillantes, il y avait très souvent des éclaireuses qui interrompaient les danseuses en émettant le signal stop — n’y allez pas en leur donnant des coups de tête et en émettant de brèves vibrations.  Et ils se sont posé deux questions : la première : qui interrompt qui ?  Et la seconde : quels peuvent être les effets de ces interruptions sur le processus de choix ?  Pour répondre à ces questions, ils ont mis en place une situation extrême, ils ont proposé à plusieurs essaims un choix entre deux sites ayant exactement les mêmes qualités.  Est-ce que le choix deviendrait alors impossible, aucun consensus ne pouvant être dégagé et l’essaim restant alors bloqué indéfiniment sur sa branche ?  Ou est-ce que, comme cela se produit parfois — quoique très rarement — l’essaim allait finir par se scinder en deux, chaque moitié partant dans deux directions différente avec le risque de perdre la reine dans la cohue, ce qui conduirait, l’hiver venu, l’ensemble de la collectivité à la mort.  Pour réaliser leur expérience, Seeley et ses collègues ont placé au début du printemps, une ruche dans l’île d’Appeldore dans l’état du Maine.  Une île dépourvue de cavité naturelle de bonne qualité pour un nid et ils ont déposé deux boîtes vides identiques, deux futures ruches de qualité égales, situées dans des directions opposées.  Et ils ont découvert comme ils le supposaient que c’était les éclaireuses qui dansaient pour faire l’éloge d’un site, qui donnaient des coups de tête aux danseuses qui faisaient l’éloge de l’autre site, et réciproquement.

Le choix du domicile résulte donc de deux mécanismes contradictoires mais complémentaires.  L’importance de l’enthousiasme pour un site, qui recrute les éclaireuses par un phénomène d’amplification, de rétroaction positive, et un phénomène inverse, d’inhibition, de rétroaction négative, proportionnelle à cet enthousiasme et qui interrompt les danses faisant la réclame pour l’autre site.  Les modélisations mathématiques de ce phénomène, élaborées par les chercheurs, indiquent que ce double mécanisme exerce un effet très puissant.  Il diminue les oscillations, les fluctuations aléatoires entre deux choix équivalents, et permet ainsi de faire émerger rapidement une différence, une majorité.  Et à partir d’un seuil, la majorité fait basculer la collectivité des éclaireuses et l’essaim tout entier vers une décision unique.  Dans le cas présent, devant un choix entre deux sites de qualité égale, ce processus permet, non pas de choisir le meilleur site — aucun n’est meilleur — mais tout simplement de faire un choix, de parvenir rapidement à une décision.  Mais lorsque, comme c’est le cas d’habitude, le choix opère entre des sites de qualités différentes, ce processus permet d’aboutir rapidement à renforcer le choix qu’une majorité d’éclaireuses à jugé le meilleur.  Les études indiquent que ce processus permet le plus souvent de choisir le site qui a les meilleures caractéristiques possibles pour accueillir la colonie et lui permettre de survivre à l’hiver.

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Un débat contradictoire, qui permet de dégager un choix majoritaire, qui conduit à un basculement de la collectivité vers ce choix majoritaire, qui devient soudain le choix adopté par tous.

« Notre régime politique ne prend pas pour modèle la loi des autres », écrivait il y a plus de 2400 ans Thucydide dans La Guerre du Péloponnèse en décrivant le fonctionnement de la cité d’Athènes. « Loin d’imiter les autres, nous sommes nous-mêmes un exemple.  Quand au nom de notre régime, ajoutait-il, comme les choses dépendent de la majorité, cela s’appelle une démocratie ».  Et ainsi, comme dans une mise en abîme qui peut donner le vertige, comme dans un étrange jeu de reflets, nous découvrons que ce que nous croyions avoir inventé, sans le savoir, nous l’avons en partie réinventé.

Mais cette réinvention a une tout autre dimension.  L’élaboration par nos sociétés de processus véritablement démocratiques de choix collectifs, la reconnaissance du droit de vote pour chacune et pour chacun ont été le fruit d’une très longue et tumultueuse aventure et ne sont toujours pas des droits pour beaucoup d’entre nous à travers le monde.  La démocratie, ce processus émergeant qui nous permet d’inventer librement notre avenir, et dont Amartya Sen dans son dernier livre L’idée de Justice dit qu’elle se confond — la Démocratie — avec la recherche de Justice et d’Équité. « Un gouvernement par le libre débat, dit-il, qui repose sur la mise en œuvre d’un véritable débat collectif, et dont le but est la poursuite d’une justice globale et d’un accès réel de chacun à ses droits. »

Réalisation Fabrice Laigle avec à la prise de son Alan Duclot et Thierry Dupin pour la programmation musicale.  Merci à Christophe Magère qui intègre les articles scientifiques et les livres sur la page de l’émission sur le site Franceinter.fr.

Émission qui fut diffusée
sur France Inter
à Paris
le 21 Avril 2012
de 11:00 à 12:00 heures
 
 
Prise de son: Alan Duclot
Programmation musicale: Thierry Dupin
par le professeur
Jean-Claude Ameisen,
médecin et chercheur,
France Inter, Paris
France

 
Réalisation
Fabrice Laigle